Bible et « humanisme »

La vision biblique de l’homme : le Psaume 8

« Eternel, notre Seigneur, que ton nom est magnifique sur toute la terre ! Ta majesté domine le ciel ! Par la bouche des enfants et des nourrissons, tu as fondé ta gloire, pour confondre tes adversaires, pour réduire au silence tes ennemis, l’homme avide de vengeance. Quand je contemple le ciel, œuvre de tes mains, la lune et les étoiles que tu y as placées, je dis : ‘Qu’est-ce que l’homme que tu te souviennes de lui, et le fils de l’homme pour que tu prennes soin de lui ?’ Et pourtant, tu l’as fait de peu inférieur à Dieu et tu l’as couronné de gloire et d’honneur. Tu lui as donné la domination sur ce que tes mains ont fait, tu as tout mis sous ses pieds, les brebis comme les bœufs, et même les animaux sauvages, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, tout ce qui parcourt les sentiers des mers. Eternel, notre Seigneur, que ton nom est magnifique sur toute la terre ! »

Plusieurs enseignements peuvent être tirés de ce Psaume :
1) Dieu choisit ce qui est humble parmi les hommes : c’est au travers « des enfants et des nourrissons » que Dieu dévoile sa puissance. Comme dit Jésus : « Laissez venir à moi les petits enfants, car le Royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemble » (Mt 19 : 14). Pour les chrétiens, cette vérité est démontrée par Jésus lui-même, Dieu se faisant humble en devenant homme, et en devenant le plus humble des hommes, en naissant dans une étable…
2) « Qu’est-ce que l’homme que tu te souviennes de lui ? » C’est la question que se pose le psalmiste et celle que devraient se poser chacun. L’homme n’est rien face à l’immensité de l’univers, que nous percevons comme encore plus infini que ne le pensait le psalmiste.
3) « Et pourtant… » : l’homme n’est rien, et pourtant… il est tout ! C’est ce que disait Blaise Pascal : « Car enfin, qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. » L’homme n’est rien face à l’infini car il est si petit… Mais il est tout face à cet infini car il est le seul capable de le comprendre (ne fût-ce que partiellement)… Et mieux encore, il peut se comprendre lui-même, il peut d’extasier sur lui même : « Je te loue de ce que je suis une créature si merveilleuse » (Psaume 139 v. 14). Et par là-même envisager quelque chose, ou quelqu’un, qui le dépasse, Dieu : « Tes œuvres sont admirables, je le reconnaît bien » (idem).
4) La place de l’homme sur terre : Dieu a donné la domination à l’homme sur la terre et toutes les autres créatures. Mais cette domination-là n’est évidemment pas une incitation à la tyrannie ou à gaspiller sans compter les ressources terrestres. L’homme « domine » la Terre en ce sens qu’il en est le gestionnaire. Il aura à rendre des comptes à son Créateur le jour ou la création elle-même sera « aussi libérée de l’esclavage de la corruption pour prendre part à la glorieuse liberté des enfants de Dieu » (Romains 8 v. 21).
5) Tous ces enseignements poussent le croyant à louer Dieu : « Eternel, notre Seigneur, que ton nom est magnifique sur toute la terre ! »

La Bible contre la morale !

La Bible antimoraliste :

Jésus dit aux pharisiens (les « super-héros » de la religion et fiers de l’être) : « Les collecteurs d’impôts et les prostituées vous précéderont dans le royaume de Dieu » (Matthieu 21 v. 31).

Cette affirmation a de quoi choquer l’homme qui considère que la morale est très importante, et elle va à l’encontre de la morale chrétienne communément admise (les bons vont au paradis et les méchants en enfer, c’est très mal d’être une prostituée, il faut faire les meilleures actions morales pour gagner le paradis, etc.). Mais la Bible n’adule pas l’homme moral, porté à se croire supérieur aux pêcheurs du fait de sa moralité, au contraire ! Nietzsche a tort d’attribuer au christianisme les inconvénients de la morale, ou plutôt il a raison en ce qui concerne le christianisme considéré comme religion ou comme principe moral (c’est-à-dire le christianisme du monde). La foi n’a rien à voir avec la religion ou la morale… La confiance en une personne, Jésus (« fides » = foi = confiance), exclut la religion (c’est-à-dire lorsque le rite est vu comme une fin en soi ou comme un moyen de plaire à Dieu en soi) et la morale (qui implique un jugement moral sur autrui, contraire au verset : « Ne jugez pas »).
Ce verset de Matthieu 21 nous montre clairement que la Bible est le livre qui choque l’homme en s’attaquant à ce qu’il vénère le plus, la morale. De la « dynamite » chrétienne 19 siècles avant l’attaque de Nietzsche contre la morale et la religion (qu’il attribue faussement au christianisme, comble du quiproquo !)… La Bible est visiblement plus iconoclaste que les penseurs athées et les philosophes de la « Déconstruction » ! Une théologie à « coups de marteau », voilà qui devrait plaire à Nietzsche !

La Bible antimoraliste

La Bible antimoraliste. Une critique des règles morales par l’apôtre Paul qui les juge futiles :

« Si vous êtes morts avec Christ aux principes élémentaires qui régissent le monde, pourquoi, comme si vous viviez dans le monde, soumettez-vous à toutes ces règles : ‘Ne prends pas ! Ne goûte pas ! Ne touche pas ! » ? Elles ne concernent que des choses destinées à disparaître dès qu’on en fait usage. Il s’agit bien de commandements et d’enseignements humains ! Ils ont en vérité une apparence de sagesse, car ils indiquent un culte volontaire, de l’humilité ou le mépris du corps, mais il sont sans aucune valeur et ne servent qu’à la satisfaction personnelle. » (Colossiens 2 v. 20-23)

C’est assez dur pour les chrétiens, qui ont appris et tenté d’appliquer une « morale chrétienne », d’entendre que les règles morales n’ont « aucune valeur » et « ne servent qu’à la satisfaction personnelle ». Mais il est vrai que la morale est le contraire de la grâce : alors que la morale insiste sur l’élévation de l’homme qui peut, par ses propres moyens, se rapprocher de Dieu ou lui plaire, la grâce voit Dieu s’abaisser au niveau de l’homme pour le sauver. La morale « monte » mais la grâce « descend », pourrait-on dire. Autrement dit, le schéma de la morale et celui de la grâce sont totalement inversés… De plus, la morale pousse celui qui l’applique à se considérer comme bon et juste, et à déconsidérer et juger ceux qui ne l’appliquent pas comme lui. La morale tend donc au pharisaïsme, ce à quoi s’oppose la grâce. En effet, si l’homme se considère comme juste par ses propres moyens, il n’a aucune raison de s’attacher à Dieu. La Bible nous pousse donc à relativiser l’importance de la morale (sans la nier cependant) afin d’être attentif à la Parole de Dieu, qui s’adresse non aux hommes moraux et vertueux mais aux hommes faibles et se sachant pécheurs.

La liberté chrétienne

Le christianisme serait un ensemble de règles religieuses et morales à respecter ? Un ensemble de contraintes en somme ? Ce n’est pourtant pas ce que dit la Bible :

« Tout m’est permis, mais tout n’est pas utile; tout m’est permis, mais je ne me laisserai asservir par quoi que ce soit. » (1 Corinthiens 6 v. 12)

« Tout est permis, mais tout n’est pas utile; tout est permis, mais tout n’édifie pas. » (1 Corinthiens 10 v. 23)

Autrement dit, Paul rappelle dans ces versets que le chrétien est parfaitement libre, qu’il ne doit pas se soumettre à des contraintes morales ou religieuses qui lui soient étrangères. Mais en même temps, ces versets nous rappellent que la liberté est indissociable de la responsabilité. Or, la définition contemporaine de la liberté (est libre celui qui fait ce qu’il veut), oublie justement cette dimension. La liberté contemporaine n’est, in fine, que soumission à ses propres instincts (l’aliénation de la consommation, de la recherche effrénée du profit, la « libération sexuelle » qui se transforme vite en « libéralisation / consommation sexuelle » captée par le Marché et consacrant une animalisation de l’homme…), d’ailleurs exacerbés par la publicité (la « Propagande » selon Ellul). Donc, la définition contemporaine de la liberté (absence de contraintes religieuses ou morales, « libération » des instincts primaires) ne conduit qu’à une servitude au système en place… Or le premier verset : « tout m’est permis, mais je ne me laisserai asservir par quoi que ce soit » montre bien que la liberté est dure à conquérir, et surtout à garder. Ce n’est pas en « se lâchant » ou en faisant « ce que l’on veut » que l’on est libre. Au contraire. Paul rapporte ailleurs qu’il n’y a pas de liberté sans maîtrise de soi. Si la liberté chrétienne n’est pas soumission à des contraintes extérieures au sujet, elle n’est pas l’art « de faire n’importe quoi ». Refusons le double piège du respect d’une morale extérieure et du refus de toute morale. La Bible nous enseigne qu’il n’y a de liberté que pour l’amour du prochain, et que l’amour du prochain est la liberté suprême…

La Bible anticléricale

 La Bible anticléricale :

« Jésus reprit la parole, et dit: Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba au milieu des brigands, qui le dépouillèrent, le chargèrent de coups, et s’en allèrent, le laissant à demi mort. Un prêtre, qui par hasard descendait par le même chemin, ayant vu cet homme, passa outre. Un Lévite [personnage chargé de s’occuper des service du temple annexes au culte], qui arriva aussi dans ce lieu, l’ayant vu, passa outre. Mais un Samaritain [un « hérétique » aux yeux des Juifs], qui voyageait, étant venu là, fut ému de compassion lorsqu’il le vit. Il s’approcha, et banda ses plaies, en y versant de l’huile et du vin; puis il le mit sur sa propre monture, le conduisit à une hôtellerie, et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers, les donna à l’hôte, et dit: Aie soin de lui, et ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour. »

Ainsi, ni le prêtre ni l’assistant du prêtre ne veulent secourir le blessé, c’est le pire des hérétiques et des vauriens qui le fait !
Preuve que l’Evangile (de Luc en particulier) se méfie des gens « respectables », notamment des prêtres, surtout des prêtres…

La Bible pacifiste

La Bible aurait provoqué l’intolérance et la violence de l’Eglise envers toute forme de différence (Inquisition) ou aurait provoqué la guerre entre les peuples (croisades) ? Elle aurait permis l’alliance des valeurs militaires avec celles de l’Eglise ?

Au contraire, la Bible, en tout cas le Nouveau Testament, se révèle être profondément pacifiste :
« Tous ceux qui prendront l’épée mourront par l’épée » (Matthieu 26 v. 52)
« Si quelqu’un tue par l’épée, il doit être tué par l’épée. C’est ici que sont nécessaires la persévérance et la foi des saints. » (Apocalypse 13 v. 10).

C’est sur la base de ces passages que les premiers chrétiens refusent le service militaire dans l’armée romaine (cf. Tertullien) et préfèrent, pour certains, être exécutés que de tuer un ennemi de l’Empire…
Mais l’Eglise opère un retournement radical lorsque le christianisme est, sinon favorisé, du moins traité avec neutralité par les autorités. Dès le concile d’Arles (314), le service armé est considéré comme un devoir du chrétien (canon 3 : « Pour ceux qui déposent les armes en temps de paix, il a été décidé de les tenir hors de la communion »), opérant ainsi une subversion radicale des principes évangéliques.
Dès lors, la guerre juste (Saint Augustin) puis la guerre sainte (croisades) sont considérées comme un devoir pour chaque chrétien, et les versets antimilitaristes que nous avons lus sont « oubliés ». A partir du moment où la croisade est légitimée apparaît une alliance de l’Eglise et de l’armée, totalement contraire à l’esprit évangélique…

Une Bible anarchiste : Matthieu 23 v. 8-12

Le refus évangélique de toute domination est particulièrement bien exprimé par le passage de Matthieu 23 v. 8-12 :

« Mais vous, ne vous faites pas appeler maîtres, car un seul est votre Maître et vous êtes tous frères. N’appelez personne sur la terre votre père, car un seul est votre Père, c’est celui qui est au ciel. Ne vous faites pas appeler chefs car un seul est votre chef, c’est le Christ. Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Celui qui s’élève sera abaissé et celui qui s’abaissera sera élevé. »

Le passage est clair : si seul Dieu est notre chef, aucune autre personne sur la terre ne mérite ce titre. Un autre verset du même Évangile exprime cette idée : « Nul ne peut servir deux maîtres. Car, ou il haïra l’un, et aimera l’autre; ou il s’attachera à l’un, et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon. » (Mt 6:24). Nul ne peut servir Dieu et le pouvoir ! 

N’appelons personne notre chef et refusons le principe de domination ! C’est ce que dit la Bible…

Une Bible anarchiste : analyse de Juges 9 v. 7-15

 

Passage : Juges 9 v. 7-15

« Jotham fut informé de la situation. Il alla se placer sur le sommet du mont Garizim, et voici ce qu’il leur cria à haute voix : ‘‘Écoutez-moi, habitants de Sichem, et que Dieu vous écoute ! Les arbres partirent pour sacrer un roi et le mettre à leur tête. Ils dirent à l’olivier : ‘‘Règne sur nous.’’ Mais l’olivier leur répondit : ‘‘Comment pourrais-je renoncer à mon huile, qui me vaut l’estime de Dieu et des hommes, pour aller m’agiter au-dessus des arbres ?’’ Les arbres dirent alors au figuier : ‘‘Viens, toi, régner sur nous.’’ Mais le figuier leur répondit : ‘‘Comment pourrais-je renoncer à ma douceur et à mon excellent fruit pour aller m’agiter au-dessus des arbres ?’’ Les arbres dirent à la vigne : ‘‘Viens, toi, régner sur nous.’’ Mais la vigne leur répondit : ‘‘Comment pourrais-je renoncer à mon vin, qui réjouit Dieu et les hommes, pour aller m’agiter au-dessus des arbres ?’’ Alors tous les arbres dirent au buisson de ronces : ‘‘Viens, toi, régner sur nous.’’ Et le buisson de ronces répondit aux arbres : ‘‘Si vous voulez vraiment me sacrer roi et me mettre à votre tête, venez vous réfugier sous mon ombrage. Sinon, un feu sortira du buisson de ronces et dévorera les cèdres du Liban. »

Contextualisation :

Le livre des Juges nous décrit la période d’Israël qui suit immédiatement la conquête de Canaan par Josué (c’est-à-dire la conquête qui succède à l’Exode et à la sortie des Hébreux d’Égypte avec Moïse). Durant la période des Juges, il n’existe ni roi du peuple hébreu, ni autorité instituée. Une seule fonction existe : celle de juge. Le juge désigne une personne inspirée par Dieu (la phrase : « l’Esprit de l’Éternel vint sur lui [le futur juge] » revient continuellement dans ce livre) qui réalise des exploits militaires, voire libère les Hébreux de la domination étrangère, et qui se voit ensuite reconnaître par ses pairs pour les conseiller et juger leurs différends. La fonction de juge n’est donc pas vraiment un pouvoir institué mais plus une autorité au sens du mot latin auctoritas, c’est-à-dire une dignité morale accordée aux plus valeureux.

Cet extrait fait partie de l’épisode de la malédiction de Jotham contre son frère Abimélec. Abimélec est le fils du juge Gédéon, qui avait libéré Israël de la domination du royaume de Madian. À la mort de son père, Abimélec fait tuer tous les autres fils de Gédéon, à l’exception du plus jeune d’entre eux, Jotham, qui parvient à s’échapper. Puis, alors que Gédéon avait déclaré : « Je ne dominerai pas sur vous et mes descendants non plus : c’est l’Éternel qui dominera sur vous » (Juges 8 : 23), Abimélec se fait proclamer roi de Sichem (ville au centre d’Israël), ce qui est un fait inédit : aucun Israélite ne s’était jusque-là fait proclamé roi. Cet épisode constitue donc la première apparition du pouvoir royal en Israël et c’est également la première fois qu’une autorité n’est pas consentie par Yahvé, le Dieu d’Israël (Moïse, Josué, les Juges avaient une autorité morale qui découlait de leur relation à Dieu : ce n’est pas le cas d’Abimélec). Le nom d’Abimélec est d’ailleurs intéressant puisqu’il signifie en Hébreu « mon père est roi », ce qui montre qu’Abimélec prétend être roi du fait de la fonction de juge de son père, substituant ainsi une logique dynastique à la logique de consensus et de consentement à l’autorité du juge qui prévalait jusqu’alors.
Abimélec tuant ses frères

Face à cette prise de pouvoir d’Abimélec, le jeune rescapé Jotham lance une malédiction du haut du mont Garizim (le mont qui surplombe la ville de Sichem) à la fois contre Abimélec, contre l’apparition du pouvoir en Israël et contre le principe de monarchie. C’est dans ce contexte que s’inscrit le passage que nous allons maintenant interpréter.

Interprétation :

Cette parabole ne pose pas de problème particulier : elle est claire et très facilement compréhensible. Néanmoins, quelques remarques s’imposent.

La première remarque concerne les trois arbres auxquels l’ensemble des arbres proposent le titre de roi : l’olivier, le figuier et la vigne. Ces trois arbres sont des arbres essentiels en Palestine. Ils produisent des fruits dont les peuples méditerranéens ne peuvent pas se passer à l’époque. L’olivier permet d’accroître le commerce avec les pays voisins (Arabie, Babylonie), qui n’ont accès à l’huile d’olive que par le commerce, et est donc à l’origine d’un enrichissement collectif d’Israël. Il est en outre associé dans la Bible à la gloire et à la beauté (cf. Jérémie 11 v.16). Le figuier est également très important en Israël. À l’époque, on attribue à la figue des fonctions curatives certaines (cf. 2 Rois 20 v.6), ce qui fait du figuier le symbole de la santé. Enfin, la vigne est associée à la fertilité (cf. Psaume 128 v.3). Par conséquent, les arbres qui refusent la royauté sont précisément ceux qui apportent le plus à la communauté. Ce n’est donc pas les politiques, ceux qui dominent, qui sont au service du bien commun mais bien ceux qui refusent le pouvoir. Il y a là une critique radicale du principe de pouvoir, puisqu’il ne contribue en aucune manière à l’intérêt général selon cet extrait. De plus, le refus de ces trois arbres montre bien que les personnes les plus honnêtes ou qui sont le plus au service de de leur prochain (par le don de leur « fruit » à la collectivité) sont ceux qui fuient le pouvoir. Le pouvoir joue donc un rôle repoussoir chez les personnes les plus intègres, preuve de sa nocivité fondamentale.

Cette nocivité – et ce sera l’objet de la seconde remarque – s’exprime par la justification que présentent les arbres pour refuser le pouvoir. Tous ne veulent pas régner car ils perdraient leurs fruits, qui procurent respectivement l’estime pour l’olivier, la douceur pour le figuier et la joie pour la vigne. Cela nous montre que le pouvoir corrompt et qu’il nous oblige à abandonner certaines qualités. Le pouvoir conduit à abandonner les comportements intègres pour le cynisme le plus radical, d’où une perte de l’estime. Il conduit aussi à l’abandon de la douceur et de l’altruisme à cause de l’ambition qu’il sous-tend nécessairement. Enfin, il cause la perte de la joie à cause de sa logique intrinsèque. Plus on a de pouvoir, plus on désire en acquérir. Cette logique insatiable produit nécessairement des frustrations (ne pas avoir le pouvoir que l’on croit mériter, ne jamais atteindre le niveau de pouvoir que l’on souhaite, être touché par le désarroi lorsque quelque chose résiste à son pouvoir, etc.) qui provoquent la tristesse et, partant, empêchent ceux qui ont le pouvoir d’être joyeux. Le pouvoir est donc également extrêmement désavantageux pour les gouvernants, qui perdent leur vertu ou leur bonheur, et pas seulement pour les gouvernés.

La troisième remarque concerne le buisson d’épines. Il accepte sans difficulté le titre de roi à condition de pouvoir dominer sur tous les arbres (« Venez vous réfugier sous mon ombrage. Sinon… »). Au risque de rappeler une évidence, cela signifie que ce ne sont pas les personnes les plus désintéressées qui exercent (ou veulent exercer) le pouvoir, mais bien celles qui cherchent à dominer autrui par tous les moyens. Cela est confirmé par la nature même du buisson de ronces : il ne produit aucun fruit sinon la douleur que provoquent ses épines. Ainsi, non seulement le pouvoir attire des parasites qui ne sont pas utiles à l’intérêt général, mais il est surtout incarné par des gouvernants qui font mal (les épines) aux gouvernés. Que l’on songe aux guerres qu’imposent les dirigeants sans grand risque pour eux mais avec une souffrance extrême pour les administrés, réquisitionnés pour les batailles, ainsi qu’aux taxes subies par les gouvernés pour financer ces mêmes guerres… Un mauvais choix des gouvernants est donc présenté comme une occasion de chute pour le peuple entier, qui est rendue possible, et même inévitable par le principe de pouvoir.

En effet, le pouvoir rend le désastre inévitable. Ce sera l’objet de la quatrième et dernière remarque. Le souverain (sous quelque forme que ce soit : un monarque, une aristocratie, un parlement…) n’admet pas la contradiction et l’opposition des gouvernés. Or il arrive parfois (c’est même ce qui arrive dans la plupart des cas) que le souverain se trompe mais que ses administrés aient raison. Or, dans ce cas, ces derniers n’ont aucun moyen de faire entendre leur voix, ce qui ne peut qu’amener au désastre provoqué par l’entêtement du souverain à ne pas écouter ses sujets. Tous ceux qui ne sont pas d’accords avec le souverain doivent subir le « feu [qui] sortira du buisson de ronces et [qui] dévorera les cèdres du Liban ». Le souverain est capable de détruire ce que les gouvernés ont de plus beau (les cèdres du Liban) en un coup de tête. C’est ainsi que la censure permet d’interdire les plus beaux ouvrages réalisés par l’homme, que la guerre provoquée par le pouvoir fauche les hommes les plus courageux (alors que les lâches trouvent un moyen de survivre), ou que le cynisme du dirigeant annihile l’idéal le plus beau auquel il faisait pourtant semblant d’adhérer… De plus, la mention faite du « feu » qui sort du buisson de ronces montre bien que le contrôle de l’appareil étatique permet d’accroître quasi-infiniment les capacités de répression des dirigeants, sans que les gouvernés ne puissent faire autre chose que d’obéir aveuglément pour ne pas subir ce feu. Ce passage dénonce avec véhémence le « monopole de la violence physique légitime «  (Weber) que représente l’État grâce au pouvoir. Cette parabole est d’autant plus critique qu’elle insiste sur le fait que la violence n’est légitime que parce que le souverain (le buisson épineux) en a décidé ainsi, preuve de l’absence de véritable légitimité de cette violence d’un point de vue moral (puisque le buisson représente ce qu’il y a de plus immoral) : « J’ai vu, sous le soleil, qu’à l’endroit désigné pour le jugement se trouvait la méchanceté et qu’à l’endroit désigné pour la justice régnait la méchanceté » (Ecclésiaste 3 v.16). Toute notion de « guerre juste » ou de « morale d’État » sont ainsi exclues puisque le pouvoir est par essence immoral (et pas seulement amoral puisqu’il attire les pires hommes possibles). On a donc ici une dénonciation de l’« appareil idéologique » (Althusser) consubstantiel à l’État et au pouvoir.

Ce passage est donc une critique sans concession du pouvoir et de l’État (par l’intermédiaire de celui qui le représente, le buisson de ronces). Le pouvoir, non seulement opprime les gouvernés, mais pousse aussi les gouvernants à devenir immoraux, comme nous le dit Qohelet (l’Ecclésiaste) : « J’ai examiné ensuite toutes les oppressions qui se commettent sous le soleil : les opprimés sont dans les larmes et personne ne les console ! La force est du côté de leurs oppresseurs et personne ne les console ! » (Eccl. 4 v.1). Le pouvoir provoque à la fois l’oppression des gouvernés et l’avilissement moral des gouvernants : les dirigés, qui auraient besoin d’être consolés par le souverain, se voient au contraire asservis par celui qui pourrait être vu comme l’homme le plus immoral (et, par conséquent, forcément un des plus malheureux) du royaume. La condamnation radicale du pouvoir, presque trop caricaturale bien qu’extrêmement juste, montre que ce passage pourrait bien être une des références fondamentales d’une Bible « anarchiste ». Il met à mal l’idée chrétienne selon laquelle le pouvoir œuvre forcément pour le bien des administrés puisqu’il vient de Dieu. Погибија Авимелеха<br />

Mort d’Abimélec